Zone suburbaine
Mais sous quoi ?
Ce pourrait être
le début de l'histoire, un adage, dont l'usage habituel est tout
autre et qui semble pourtant coller, " loin des yeux, loin du cur
". Malheur du couple séparé par les océans
et les montagnes, leurs curs devaient redoubler de force pour
ne pas laisser la flamme faiblir. Une autre flamme à pris parti
de nous le rappeler à coup de pourcentages électoraux,
voire électoralistes. " Loin des yeux " sonne cyniquement
juste pour ceux à qui furent proposé ces barres de logement
fraîchement construites, tout juste de l'autre côté
des murs de la ville. Compromis opportun de la proximité, tout
en préservant l'hermétisme culturel et social, en gardant
à porté de main ce pourquoi ils ont été
invités : leur main d'uvre. N'était-ce pas pour
sa reconstruction que la France à fait appel au " patriotisme
" des hommes de son empire colonial ? " Loin du cur
", ce sont surtout les bras qui intéressaient, alors "
loin des yeux " vaut surtout pour les soirs et week-end. Tout juste
de l'autre côté des murs de la ville. Finalement, cet adage
romantique pourrait même devenir éhonté s'il était
reformulé ainsi : " loin du cur, loin des yeux "
mais face à la politique sociale et de logement dans ces zones
excentrées, il ne sonnerait pas si faux.
Sous-titre d'un livre qui s'écrit chaque jour passé de
part et d'autre de ce mur qui sépare deux mondes. Les années
passant, des brèches y sont bien creusées pour tenter
de communiquer, mais elles sont vite colmatées par un discours
médiatique trop souvent récurrent, recourant à
des caricatures entretenant préjugés et amertumes. Titre
du vingt heure ou une des quotidiens, beaucoup de malaises abordés
s'articulent autour de la banlieue et surtout de la jeunesse qui l'habite.
Celle qui s'irrite d'être enfermée, en proie aux inégalités
sociales et à leur incessante reproduction. On s'en sort que
si l'on réussit, on réussit que si on en sort.
Soumis, pas assez au goût de certains, alors le discours médiatique
et politique part à l'offensive critique envers les habitants
de ces quartiers parfois irrésolus à accepter la situation.
Les amener à une normalité, semble être le but annoncé
de chaque gouvernement, mais la répression est immanquablement
choisie comme alternative. Homothétie de l'empire colonial, la
relation de dominance est reproduite à échelle urbaine.
Dérapages verbaux contrôlés, des mots, réminiscence
d'une autre époque, s'incèrent dans les discours politiques.
" Sauvageons ", au-delà de la critique de l'insubordination,
c'est la notion d'indépendance qui est dénoncée
par ce mot mais avec une référence aux communautés
tribales dont les représentations sont parfois statufiées
dans les " musées de l'homme " d'Europe Occidentale,
par anthropophilie dit-on.
La cité est présentée comme un vivier de personnes
potentiellement dangereuses avant d'être potentiellement humaine.
Le manque de contrôle inquiète. La peur est entretenue,
tapage politicien ou médiatique, elle est bien utile la peur
car elle maintient les distances.
Cette jeunesse qui crie à l'injustice ou simplement demande de
la considération n'est pas entendue, alors les mots deviennent
des actes destructeurs, en désespoir de cause, car c'est maintenant
presque une condition requise pour passer à la TV-porte-voix.
Ils deviennent à leur insu les porte-parole du territoire "
Banlieue ", leur message est détourné. Echos infidèles
des médias politisés. " Tout ce vous direz pourra
être retenu contre vous ". Les expressions de frustration
deviennent incivilités, les actes d'indépendance sont
criminalisés. On leur reproche leur survie de peur qu'il n'en
arrive à trop affirmer leur insoumission et corrompre le reste
de la communauté. Même à cette échelle urbaine,
l'histoire semble vouloir se répéter.
Sous-ensemble montré du doigt par une société en
mal de connaître les raisons de son malaise. Il est plus facile
à accepter s'il a un visage. Surtout, s'il vient d'ailleurs,
il n'en est que plus facile de le repérer, le dénoncer
et d'exclure toute ressemblance possible avec soi-même. Cela pose
pourtant la question de quand et comment le mur tomera tant tout est
mis en uvre pour le consolider, l'électrifier de lois répressives
et l'assortir d'un barbelé d'une réussite sociale échappatoire
avortée par la reproduction des inégalités.
N'est-on pas en train surtout d'entretenir une sous France ?